Deux ans après sa création en septembre 2023, cette union tripartite n’est plus un simple cri de révolte contre les ingérences occidentales. Elle est devenue un projet existentiel pour trois nations asphyxiées par le terrorisme, la pauvreté et les diktats néocoloniaux. Mais au-delà des discours enflammés, ce rendez-vous révèle-t-il une maturation stratégique ou un pari hasardeux dans un Sahel en ébullition ?
L’AES émerge d’abord comme un rempart contre l’effondrement. Depuis l’avènement de nouveaux régimes au Mali, au Burkina et au Niger, les trois pays partagent un diagnostic implacable : l’interventionnisme français via Barkhane, puis la Mission des Nations-unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), a alimenté plus qu’elle n’a combattu le djihadisme.
Les chiffres parlent : plus de 10 000 morts en 2024 au Sahel, selon l’ACLED, avec une emprise djihadiste couvrant 40% du territoire malien. Face à cela, l’AES déploie sa force conjointe, forte de 5 000 hommes entraînés en Russie et au Maroc. Le sommet de Bamako devrait consolider ce front militaire, avec des annonces sur des drones iraniens et des bases mutualisées. Engagé pour la souveraineté, on applaudit : enfin, des Africains décident de leur défense sans tutelle atlantiste.
Pourtant, l’optimisme patine sur le terrain économique. L’abandon du franc CFA et la création de la future monnaie sahélienne visent l’émancipation monétaire. Mais les réalités cognent : blocage de l’exportation du pétrole nigérien par le Bénin depuis 2024, chute des exportations maliennes d’or (moins 20% en 2025, per CBoE), et l’insécurité qui perturbe l’agriculture et les mines en plus de la vulnérabilité climatique au Burkina.
Le sommet de Bamako abordera sans doute le « fond Sahel » en référence aux initiatives financières et économiques de l’Alliance des États du Sahel (AES-Mali, Niger, Burkina Faso), notamment la création de la Banque confédérale pour l’investissement et le développement (BCID-AES), dotée d’un capital initial de 500 milliards FCFA, des partenariats avec la Chine pour les mines et l’irrigation, et un corridor Bamako-Ouagadougou-Niamey pour contourner le Nigeria. Louable ambition !
Mais sans infrastructures solides –routes défoncées, électricité sporadique–, c’est un vœu pieux. Le Sahel, 70 millions d’habitants, 50% de pauvreté, ne vivra pas de rhétorique anti-impérialiste seule. Il faut des usines, des écoles, des champs irrigués.
Géopolitiquement, le sommet de Bamako est un bras d’honneur à l’Union Africaine (UA) et à la CEDEAO. Refusant la CEDEAO « fantoche », les trois Etats optent pour une AES ouverte à des membres de droit ou à des pays observateurs ? Une Fédération du Sahel d’ici à 2027 ?
Cela dynamite l’architecture ouest-africaine, isolant le Sénégal et la Côte d’Ivoire dans leur giron français. Moscou et Pékin applaudissent : Wagner (rebaptisé Africa Corps) forme 20 000 recrues ; la Chine injecte 2 milliards en prêts. Mais les risques guettent : dépendance russe en armes (80% des importations maliennes), tensions avec Alger sur le Nord-Mali, et une jeunesse sahélienne (60% ont moins de 25 ans) qui bouillonne face au chômage. L’AES doit donc songer à apporter une solution idoine pour l’inclusion sociale et politique.
L’inclusion politique s’incarne dans des institutions hybrides, mêlant modernité et traditions. Parlements élargis aux chefs coutumiers (20% des sièges au Mali), AES Youth Forum pour les 60% de moins de 25 ans, et forums régionaux. Cette dynamique souverainiste défie les ingérences.
L’UA et la CEDEAO, vues comme « fantoches », sont écartées : pas de reconnaissance sans respect de la souveraineté. Le sommet tranchera sur une sortie coordonnée de l’UA, au profit d’une Fédération du Sahel élargie. Le vide politique post-coup d’État est comblé par une feuille de route claire. Depuis 2023, les militaires ont promis des élections inclusives, sans calendrier imposé. La rencontre de Bamako devrait adopter un Pacte politique de l’AES pour harmoniser les transitions.
Économiquement, l’inclusion politique irrigue le développement. La création de la monnaie de l’AES, validée à Bamako, financera des coopératives inclusives : femmes (40% des bénéficiaires) et jeunes gèrent mines d’or et irrigation chinoise. Fonds Sahel (1 milliard USD russe) priorise écoles et routes via élus locaux. Ainsi, la politique nourrit : inflation 15%, pauvreté 50%, mais emplois souverains pour 1 million de Sahéliens d’ici à 2027.
Abdoulaye DIABATE dit Sega